The John Lennon Anthology

Par Scred | le 06/10/2010 | Les autres articles sur le Rock

Unfinished Music
Voilà un dilemme qui a tourmenté chaque amateur de musique depuis que le bootleg existe… Est-il légitime d’écouter des enregistrements qu’un artiste n’a pas voulu rendre public à la base, surtout lorsque l’artiste en question n’est plus là pour donner son avis ?
The John Lennon Anthology En 1998, Yoko Ono apporta une réponse tranchée et complète à la question en publiant ce coffret contenant pas moins de quatre CD d’enregistrements inédits de John Lennon couvrant l’intégralité de sa carrière solo, depuis les premières répétitions de l’album « Plastic Ono Band » jusqu’aux démos de « Milk and Honey », le tout saupoudré d’extraits d’interviews et de moments d’intimité du couple captés par un micro qui se trouvait là…

Voyeurisme ? Fascination morbide ? Peut-être un peu. Mais nous parlons de John Lennon là, l’un des deux plus grands compositeurs du XXème siècle (devinez qui était l’autre, je vous donne un indice, les deux hommes se connaissaient bien !), un homme qui aurait pu, qui aurait dû continuer à bercer le monde de sa musique, alors chaque petite parcelle inconnue de son œuvre qui nous permet de faire un peu reculer la nuit est la bienvenue. Whatever gets you through the night, it’s all right !

Pourtant, l’objet avait déchainé les passions à l’époque de sa sortie. Je me souviens encore d’articles au vitriol dans la presse rock, traitant Yoko Ono de vautour avide entre autres joyeusetés parfois à la limite du sexisme ! Ainsi va la haine des vieux fans des Beatles qui accusent encore Yoko de la fin de leur groupe fétiche, et qui n’avaient sans doute même pas daigné écouter cette « Anthology », drapés qu’ils étaient dans une sorte de vénération respectueuse et un peu stupide de l’œuvre originale de John Lennon. Et c’est fort dommage, car on ne trouve aucune trace d’indécence dans ces enregistrements, juste John dans tous ses états, son talent s’exprimant à l’état brut en studio comme dans son salon.

Le coffret couvre quatre époques, la dernière période anglaise de Lennon à Ascot qui vit naître les albums « Plastic Ono Band » et « Imagine », les premiers pas New-Yorkais, la séparation d’avec Yoko (le fameux « Lost Weekend » en Californie) et les derniers enregistrements au Dakota building. Choix judicieux, beaucoup plus que le classement par thèmes présent sur le coffret « Gimme Some Truth » qui vient de paraître, car il nous permet de suivre l’évolution de John Lennon au fil du temps, depuis le musicien d’Ascot qui découvre les joies de la liberté après l’aventure Beatles et qui estime avoir beaucoup à prouver jusqu’à l’homme apaisé et heureux du Dakota building en passant par le révolté de « Some time in New York City » et le paumé magnifique du « Lost Weekend ».

On découvre donc avec bonheur les premières versions de « God » ou de « Mother », la colère froide de « How do you sleep », le dépouillement de « Working class hero » débarrassés de la production envahissante de Phil « Wall of Sound » Spector, le tout agrémenté des commentaires de John en studio, souvent acerbes et sarcastiques, qui renforcent l’impression d’intimité avec le chanteur.

L’album consacré à New York recèle également son lot de pierres précieuses, des premières démos de « Mind Games » aux extraits de concerts de charité auxquels le couple Lennon participait volontiers (d’où sont tirés une version rageuse de « Woman is the nigger of the world » ainsi qu’une sublime interprétation d’ « Imagine » en acoustique) en passant par une version primitive de « Real Love », qui sera officiellement le dernier morceau des Beatles.

Le « Lost Weekend » n’a de valeur que lorsqu’on le replace dans son contexte… John s’est fait mettre à la porte par Yoko et il passe plus d’un an à Los Angeles, errant comme une âme en peine entre alcool et clubs, trouvant tout de même le temps d’enregistrer deux albums marqués par sa douleur et sa solitude dont on retrouve ici quelques vestiges, dont un aveu en forme de parodie de « Yesterday », « I’m not half the man I used to be ». La voix résonne de joie forcée, cela s’entend particulièrement sur des titres comme « Nobody loves you when you’re down and out », la démo de « Steel and glass » et de « Stranger’s Room » ou l’incroyable version inédite jusqu’à ce jour du « Be my baby » des Ronettes sans parler des délires où un Lennon visiblement chargé s’amuse à reprendre « Ain’t She Sweet » avec un accent cockney à couper au couteau.

Heureusement, chaque week-end a une fin et cela nous amène au dernier album, à mon sens le meilleur du coffret, couvrant la fin de la vie de John Lennon à New York. John Lennon est alors un homme heureux, comblé par sa paternité (entendre Sean chanter « With a little help from my friends » devant un John attendri qui lui parle de Ringo et de Paul a quelque chose de profondément émouvant). Chaque chanson apparait presque aboutie, même celles qui en sont encore au stade de la démo comme « Serve yourself », « Watching the wheels » ou « Woman », et les prises alternatives de « Nobody told me » ou « Dear Yoko » renforcent le sentiment de bonheur présent dans la voix de Lennon. Comment aurait-il pu écrire une chanson comme « Life begins at 40 » sinon ?

Au final, on ressort de ce coffret avec l’impression de connaître un peu mieux l’homme et sa musique, ce que l’écoute seule des albums originaux n’aurait pas pu permettre. Pour cela, il faut rendre hommage au travail d’archéologue de Yoko Ono qui a réussi à exhumer plus que de la musique, mais bel et bien un petit fragment d’âme de John Lennon qu’il aurait été égoïste de garder secret plus longtemps… Indispensable donc !
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