Rétro CD: "Doolittle" des Pixies

Rétro CD: "Doolittle" des Pixies
Ce soir je voudrais vous parler de mon pote Otakar. J'irai pas jusqu'à donner son nom de famille, juste vous dire que c'est tchèque, drôlement joli et bien porté en plus !
Otak, c'était le premier de la classe, avec un physique assez proche de l'idée qu'on peut s'en faire: lunettes, coiffé impec avec la raie sur le côté, chemise boutonnée jusqu'en haut avec parfois le chandail col en V qui tue.
Laissez moi vous dire que c'était une tête, un cador, il avait une machine à calculer dans le crâne doublé d'une encyclopédie Universalis grand luxe et, bien entendu, un niveau en gym déplorable...
C'était le genre de gars avec lequel faudrait surtout pas être vu pour conserver une petite chance de plaire à une nana dans cette jungle infâme et tortueuse que peut être une vie amoureuse d'adolescent au lycée (enfin... sauf une, mais j'ai eu beaucoup de chance...bref ;-)
Je vous jure, il avait toujours l'air de se foutre de tout, les yeux mi-clos sur son univers tellement à des kilomètres de nos pauvres préoccupations hormonales, il faisait un peu peur pour tout dire... Et puis y'avait les mecs avec qui il traînait vaguement, les autres "pas cools", qu'on peut décemment pas appeler "loosers" vu qu'ils capitalisaient plus de chances que nous de faire de brillantes études...
En résumé, tout ça rendait mon Otakar vraiment infréquentable pour le p'tit con de 15 ans que j'étais.
Et puis un jour, le hasard aidant forcément, il s'est retrouvé assis à côté de moi en classe... Je voyais bien que les "DM" que je dessinais frénétiquement sur mon cahier d'histoire lui tiraient l'oeil... ça doit lui faire pitié, pensais-je, de me voir faire tout autre chose que de suivre le résumé palpitant de la guerre de Corée, sujet du cours ce jour là.
Et là il me dit, droit dans les yeux :" Tiens, t'aimes Depeche Mode..."
Ce matin, mon nouveau copain Otakar n'est pas venu les mains vides. Il m'aborde dans la cour de récré et me dit, en me tendant une cassette, "tiens, c'est le meilleur disque de tous les temps" ! Vous réagiriez comment, vous, si on vous assenait ça à huit heure et demi du mat', alors que vous n'avez même pas pris votre café (ce qui s'explique assez bien vu que j'en buvais pas encore à l'époque) ?
J'aime bien Otak maintenant, je le comprends mieux et je l'apprécie, mais en dehors de Depeche Mode, je trouve ses goûts musicaux un peu étranges... Vastes, variés, mais étranges... Alors c'est quoi ce truc qu'il me donne comme un conspirateur donnerait un mot de passe?
C'est Doolittle.
Et pour lui, je sens bien que c'est comme un test. Il va savoir si on fait partie du même club si j'aime ça, si je suis à son niveau, et d'un autre côté, il crève d'envie de me faire découvrir une partie de son jardin secret, SON disque fétiche, il veut que j'aime ça parce qu'il veut m'offrir le plaisir de connaître cette musique !!!!
La pression est palpable dans l'atmosphère lorsque j'enclenche la touche Play, seul dans ma chambre où certains posters aux murs témoignent encore des progrès à faire dans mon éducation musicale... Patience, ça arrive justement.
"Got me a movie, I want you to know, slicing up eyeballs I-want-you-to-know..."
Je viens de me faire coller au mur par un "Debaser" enragé !!! "Tame" me refile un direct à la mâchoire et "Wave of Mutilation", un grand coup de pied dans les parties !!!! Attends merde, ça fait mal !!!! Du coup, "I bleed" !!! "Here comes your man" vient me réconforter, me redonner un semblant de repères, c'est soft, je peux siffloter la mélodie, on se pose en douceur...
Pas longtemps cependant car la mort est à mes trousses, "Dead", et comme le singe désarticulé que je suis devenu, je me retrouve au paradis, accueilli par "Mr Grieves" et ses changements de rythmes...
Je vais pas te raconter tout l'album, sache seulement que c'était la première fois de ma vie que je VIVAIS un disque d'un bout à l'autre, presque sans respirer entre les morceaux. Ce jour là, j'ai su deux choses: la première, c'est qu'on avait ouvert toutes grandes pour moi les portes du rock et que ce Doolittle ainsi que ses frangins allaient changer ma vie. Je crois même que c'est à ce moment là que j'ai décidé que mon futur serait musical ou ne serait pas.
Contrat rempli aujourd'hui.
La seconde, c'est que jamais, JAMAIS, j'oublierai mon pote Otakar K., mon premier de la classe...
Ce texte t'est dédié, où que tu sois mon přítel.
Děkuji.
