PJ Harvey - "Let England Shake"

Par Scred | le 09/02/2011 | Les autres articles sur le Rock Indépendant

English Rose
PJ Harvey aime surprendre… C’est d’ailleurs l’un des avantages lorsque l’on pratique une musique estampillée « alternative », l’absence d’étiquette libère la créativité et permet à l’artiste de faire à peu près ce qu’il veut. Avec « Let England Shake », les intentions de miss Polly Jean sont claires, elle veut nous parler de l’Angleterre mais attention, pas du Londres stéréotypé (fort sympathique au demeurant), ni de la Brit Pop et encore moins des expérimentations électro-machins, non… Sur cet album, PJ Harvey nous offre un voyage à peu de frais au cœur de son île, de son histoire, de son âme. Dépaysement garanti.
PJ Harvey - "Let England Shake" Précisons le contexte pour commencer. « Let England Shake » a été enregistré dans une église du XIXème siècle perchée au bord d’une falaise du Dorset natal de PJ Harvey, une région côtière située au sud de l’Angleterre. Ces détails ont une importance car si le fait de chanter dans une église donne à la voix une réverbération unique, l’isolation du lieu et la prise direct avec les éléments naturels ont certainement joué un rôle dans l’inspiration de la chanteuse, ainsi que dans l’aspect dépouillé des musiques qui composent l’album.

Car « Let England Shake » sent bon le direct, et ce malgré les quelques expérimentations qui émaillent certains morceaux (avec un mec comme Flood aux manettes, il fallait s’y attendre) ou l’utilisation récurrente d’un autoharp éthéré. « The Last Living Rose » par exemple, scotche l’auditeur par la force de sa simplicité, l’intelligence des cuivres inattendus qui viennent sublimer la guitare et renforcer la voix de l’artiste.

L’album suit une progression troublante, passant petit à petit d’un rock indé assez travaillé malgré son aspect brut de décoffrage à des mélodies se rapprochant de musiques traditionnelles anglaises et celtes afin de pénétrer au plus profond de cette Angleterre millénaire que tente de nous décrire l’enfant du pays au travers de son héritage culturel, de son histoire faite de conquêtes et de drames. « All and Everyone » prépare le terrain en douceur avec ses harmonies délicates pour introduire le fascinant « On Battleship Hill » à mi-chemin entre Loreena McKennitt et « El Condor Pasa », véritable récit épique nous plongeant au cœur de la guerre, un thème récurrent sur cet album.

Plutôt que de dénoncer les horreurs des conflits actuels, PJ Harvey (qui se pique de ne pas faire de politique) remonte le temps et pose un constat triste et réaliste sur la culture guerrière qui a forgé une partie de l’identité de son pays (« The Glorious Land », « The Words that Maketh Murder »), sur la mélancolie propre au peuple britannique également sur « England » qui évoque Björk au détour d’une harmonie vocale ou encore Peter Gabriel sur le classieux « In the Dark Places ».

« Bitter Branches » vient réveiller l’auditeur un court instant avec son rythme soutenu avant de le replonger dans une douce rêverie avec « Hanging in the Wire », une ballade aérienne le long de la falaise où PJ Harvey a dû flâner de longues heures pendant la réalisation de cet album, une petite respiration bienvenue avant le surprenant et génial « Written on the Forehead » qui démarre comme un incantation cotonneuse pour se transformer à l’aide du sample de « Blood & Fire » de Niney en un dub réjouissant et terriblement original.

« Let England Shake » s’achève par un titre non moins planant au contenu une fois de plus dédié aux drames des combats, « The Colour of the Earth », concluant la réflexion de PJ Harvey sur l’Angleterre d’aujourd’hui, baignée de brume et de pluie, enfermée dans une logique martiale depuis des siècles et pourtant belle à se damner. Et c’est bien à cause de cette dernière constatation qu’elle doit se secouer, la perfide Albion, car comme le disait l’un de ses fils préférés, « la guerre est finie (si vous le voulez) ». Il s’appelait John Lennon et aurait adoré cet album.
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