Lettre ouverte à Maître Renaud

Par Scred | le 23/11/2010 | Les autres articles sur le Rock

Ou comment ne pas vendre la peau du Renard
Mon Renaud
Tu te rappelles ce que tu disais dans une autre vie ? « Après moi qui viendra, après moi c’est pas fini ! » Ben crois-le ou pas, cet « après toi » n’est pas encore là. Tu en veux une preuve ? Facile, y’a qu’à regarder le paysage musical français. Ils sont où les mecs vraiment énervants, mmh ? Les chanteurs sans voix qui font rimer « maison » avec « champignon », ça on a, n’en jetez plus. Mais des gus qui prennent la mort à belles dents (tu mors le jeu de mots ?), qui savent rire de la zone et faire pleurer les gens heureux, t’en connais d’autres ? Non, mon pote, y’a que toi.
Lettre ouverte à Maître Renaud Tout ça à cause de cet article paru dans « Serge », une bien belle interview que j’aurai adoré faire, sauf que moi, je t’aurais pas laissé partir comme ça, tout cafardeux et bourdonnant de nostalgie. La nostalgie camarade… Alors comme ça elles te manquent les années 80 ? C’est quoi qui te manque au juste ? Les fringues fluo ? La télé à papa ? La gauche au pouvoir qui se prend pour la droite histoire de pas en prendre une, de droite ? Non, ce qui te manque, c’est l’inspiration, enfin c’est ce que tu dis…

Merde, t’es gonflé, permets moi te le dire. Toi qui a sorti deux de tes meilleurs albums ces dernières années (« Boucan d’enfer », l’équivalent français du « American » de Johnny Cash et « Rouge Sang », une collection de brûlots incandescents comme t’avais pas pondu depuis « Marchand de cailloux » au moins), toi qui sur scène pendant ton concert de Bercy en a remontré à Bob Dylan malgré une crève dantesque (lui aurait annulé son concert, espère), toi qui en a pris plein la tronche et qui en est revenu, tu vas pas baisser les bras, si ?
Bah si, apparemment. Enfin c’est ce que tu dis.

Et comme tu as déjà dit un paquet de conneries dans ta vie, comme le commun des mortels, tu n’en es pas à une près. Renaud qui lâche l’affaire, ben voyons. Et pourquoi pas Mireille Mathieu qui se met au heavy metal ou Vincent Delerm qui chante juste ? Naaan, pas à moi camarade. Tu ne peux pas me faire ce coup là, j’y crois pas. Pas à moi, j’te dis. Moi qui ai appris mes premiers gros mots en écoutant tes disques en secret sur des cassettes anonymes (trop jeune d’après les parents à l’époque, pourtant j’étais en CM1, y’a de l’abus non ?). Moi qui ai compris la connerie du monde et l’importance de la révolte au travers de tes mots, « qu’il faut jamais travailler et jamais marcher au pas », une putain de leçon de vie que je n’ai jamais oublié.

Et puis c’est quoi cette histoire de chansons que t’arrives plus à sortir de ta besace ? C’est la France de Sarkozy qui t’as mis au tapis ou quoi ? Le Nabot a eu raison de la colère de Renaud ? C’est vrai que c’est épuisant et déprimant ce climat. Obligé d’assister à la parade du pouvoir, d’être témoin de ce cauchemar vivant s’en mettant plein les poches, tant de vulgarité trop polie pour être honnête, tant de privilèges que l’on croyait avoir décapités, le ministre condamné pour racisme qui reste en place comme si de rien n’était, les écœurantes promiscuités avec les riches, le peuple qui défile pour peau de balle, ça énerve même plus, ça mine. Même moi, j’ai pas manifesté la rage qui me bouffe de l’intérieur à chaque fois que je vois ces gueules d’emplâtres se pavaner à la télévision, bien contents de leur médiocrité. Je te comprends là-dessus.

Bon d’accord, tu es plus tout jeune. T’en a chié. T’as enterré un paquet de copains. Mais justement, qu’est-ce qu’il te dirait Michel si il t’entendait cafarder comme ça ? Il serait un peu en… renaud justement ! Je veux pas t’enfoncer la tête dans le sac mais quand même… C’est pas toi ça. Tu dis que tu t’emmerdes en banlieue, dans ta jolie baraque coincée entre un cimetière et un marbrier, ben merde alors, tu m’étonnes ! Tu te souviens pas de la banlieue rouge, où tu vis « nulle part » et où y’a « rien qui bouge » ? C’est là que tu t’enterres mec, et avant l’heure par-dessus le marché !

Moi je dis, moule un peu ta vie rangée, sinon tu vas replonger. Qu’est-ce que je dis, tu as déjà replongé ! Mais c’est pas trop tard… Paris c’est juste en face, tes potes sont toujours là, les bistrots ont pas bougé même si on peut plus y cloper et tu peux t’envoyer autant de cafés que tu veux au comptoir, ce sera la même ambiance qu’avant ! Et si tu veux faire péter une blonde de temps en temps, c’est pas moi qui te jetterai la pierre et c’est pas ça qui va te tuer… L’ennui par contre, c’est couru d’avance.

Et puis les chansons, bah… Je vais te dire un secret parce que je t’aime bien, on s’en cogne.
C’est toi qui compte. Les chansons, tu nous les as déjà données. Tu veux plus chanter ? Tant mieux pour toi, t’as bien mérité de poser ton bleu après tout ce temps. Ce n’est pas une retraite ni une défaite, c’est la vie qui va, faut évoluer. Si tu écris plus de chansons, écris des textes, des bouquins, des coups de gueule dans des canards, ici même si tu veux, je t’offre une colonne ! Même, si c’est trop chiant, écris plus ! Mais reste en vie, parce que ta vie, elle m’est précieuse, elle NOUS est précieuse. Tant que t’es là, on sait que la colère gronde encore un peu quelque part, que la sincérité existe, que c’est pas une vanne de croire qu’on peut faire changer le monde.

Tu sais comment j’ai appris l’existence de ton interview bourdon ? C’est une copine qui m’a envoyé le lien en me disant de faire quelque chose, et laisse-moi te dire que c’est pas le genre de gonzesse à s’apitoyer… Tu vois comment on est ? On croit qu’on peut aider. Moi, sur mon petit site confidentiel, je crois que tu vas lire ces lignes et y trouver un peu de bonheur, un peu de force pour réagir… C’est naïf, tu crois pas ? Ben ouais. C’est toi qui m’as appris.
Fais pas le con Séchan, c’est à moi que tu fais de la peine. Mais je t’aime quand même va, essaye de pas oublier ça.

Ton pote

scred
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