Interview Christofer Johnsson (Therion)

Par Ludo | le 28/12/2013 | Les autres articles sur le Métal

Interview Therion
Nous avons eu le plaisir et la chance d'interviewer Christofer Johnsson, le leader de Therion juste avant son entrée sur scène au Motocultor. Il nous a accordé une longue interview savoureuse, notamment sur sa description de Baudelaire si il vivait aujourd'hui... je vous laisse découvrir.
Interview Christofer Johnsson (Therion) Actumusic : Therion est passé pendant ses 25 ans de carrière du death métal à l'album "les fleurs du mal", quelles sont les étapes d'une telle évolution de style ?

Christofer Johnsson : Pour être un peu chambreur, cela fait 26 ans maintenant (ndlr ok ok, ok :-)), mais les Fleurs du mal est effectivement un album anniversaire pour nos 25 ans... En fait, c'est comme un restaurant qui fait toute sorte de plats et le jour de leur anniversaire ils font un gâteau d'anniversaire. Ce n'est donc pas un album "normal", il n'est pas à comparer avec le reste de notre discographie. Mais il est vrai que nous avons commencé en tant que groupe de Death Metal, on peut donc parler de développement dans le style de musique joué par Therion, mais seulement durant la période depuis "Of darkness" jusqu'à celle de "Sitra Ahra". « Les fleurs du mal » est un album vraiment à part - qui aurait sonné comme il sonne aujourd’hui quelque soit la période à laquelle nous l'aurions fait.

Actumusic : Vous avez choisi de faire cet album en français ?

Christofer Johnsson :Oui, c'est assez amusant de regarder la réaction du public quand il écoute des titres qu'ils ne comprennent pas... C'est aussi amusant de noter que beaucoup de gens écoutent des titres qu'ils rejetteraient si ils les écoutaient dans une langue qu'ils comprenaient. En fait si nous arrangions des chansons dans un style gothique nous pourrions pour faire en sorte que les gens aiment n'importe quel titre, ou presque. Ici avec « les Fleurs du mal » nous avons respecté au maximum les chansons originales, nous avons juste changé le minimum d’arrangements pour qu’elles soient "Therionisées". Nous voulions montrer que les chansons - que vous aimez ou non - ne sont pas différentes des originales, c'est simplement une question d'arrangements cosmétiques.

Actumusic : La musicalité des titres originaux vous parle donc ?

Christofer Johnsson : Beaucoup de ces chansons sont vraiment de très beaux titres, mais la plupart des gens ne s'en rendent pas compte parce qu'ils n'aiment pas la façon dont les titres sont habillés. C'était vraiment l'une des intentions de ce projet « Les Fleurs du mal » : de prouver qu'avec un autre habillage, des métalleux - francophones ou non - allaient pouvoir apprécier ces chansons... et puis un titre comme "Mon amour mon ami" ça sonne comme un titre de Therion, non ?

Actumusic : Et que pensent les métalleux de cet album selon vous ?

Christofer Johnsson : C’est partagé : les métalleux disent toujours qu'ils sont ouverts à tout mais, au fond, un français métalleux va avoir tendance à refuser d'aimer France Gall simplement parce que ses parents l'écoutaient, et ce même si la chanson en question est excellente. C’est comme une barrière mentale qui empêcherait d’aimer un titre, qui dirait : "Je ne peux pas aimer ça, mes parents l’écoutaient".

Actumusic : La qualité des paroles compte dans ce tri entre les bons titres et les moins bons

Christofer Johnsson : Exactement... enfin, pas tout à fait. Prenez un artiste tel que Serge Gainsbourg, il est vraiment extrêmement talentueux... et certain disent « oui mais les paroles sont stupides... » Ou alors prenez « Warrant » le titre « Cherry Pie » et traduisez en français… ces paroles sont assez basiques pour ne pas dire plus. Beaucoup des love songs de groupes de métal sonneraient finalement assez mal si on traduisait les paroles en français. Même sur « Quest for Fire » de Iron Maiden - qui est un de mes groupes préférés, cette chanson parle d’humains se battant avec des dinosaures, désolé mais entre l’homme et les dinosaures, il s’est quand même passé quelques millions d’années. (temps de réflexion) Il y a quand même pas mal de paroles ultra stupides dans le monde du métal… Manowar par exemple – qui est aussi un de mes groupes favoris, « Heavy metal or no metal at all, wimps and posers leave the hall » (ndlr : "Du Heavy metal ou pas de métal du tout, les mauviettes et les crâneurs, sortez de cette salle") Pas certain que la traduction en français plaise au plus grand nombre. Même les Beatles : « She loves you, yeah ! yeah ! yeah !» est-ce vraiment les paroles les plus intelligentes qu’on puisse écrire sur le sujet ? bon... en même temps les Beatles nous n’avons pas vraiment le droit de critiquer, mais reconnaissez que ce ne sont pas forcément les paroles les plus profondes et poétiques jamais écrites.

Actumusic : Les différences de perception des sonorités du langage joue un rôle également dans cette appréciation ou non d’un titre

Christofer Johnsson : Exact, en anglais les paroles n’ont pas forcément le même impact dans le coeur des gens, c’est plus la musicalité qui joue. Dans les paroles en français on utilise beaucoup les double sens, on ne peut se contenter d’écouter sans avoir branché son cerveau. Prenez « Les sucettes » par exemple, tout le monde comprend que le sujet c’est « Sucking cock » (ndlr : je ne traduis pas ☺) mais si on s’en tient aux lyrics c‘est une chanson sans connotation sexuelle. On n’a pas beaucoup de procédé de ce style dans les chansons en Anglais. Un des buts de Therion sur les Fleurs du Mal c’est de faire que ses fans pensent, gardent leur cerveau branché quand ils écoutent l'album, et qu’ils n’aient pas d’opinions trop rapides.

Actumusic : En général, que pensez vous de l’évolution du Métal ?

Christofer Johnsson : Oh, c’est simple, le Métal est devenu grand public vous allez dans un 7-Eleven (ndlr : sorte de supermarché) et vous pouvez entendre du Judas Priest, il n’y a plus ce coté rebelle. Même les groupes de Black Metal gagnent des Grammy Awards... Dans la provocation, on ne peut pas vraiment faire plus extrême que ce qui a déjà été fait : On en est déjà aux groupes qui écrivent des paroles d’animaux qui ont des relations sexuelles avec des corps de morts sortis de leur tombe… Peut-on vraiment choquer plus sur ce terrain ? Il ne peut plus y avoir davantage de Satan, le tour de la question a été fait. Alors comment nous provoquons un peu dans le métal aujourd’hui ? et bien en faisant un album de reprises de titres en français de France Gall et autres par exemple.

Actumusic : En parlant de paroles, pour vos prochains projets envisagez-vous de retravailler avec Thomas Karlson de Dragon rouge ?

Christofer Johnsson :Le prochain disque ? mais vous êtes 10 ans en avance…

Actumusic : Les Fleurs du Mal a été auto produit, le label Nuclear Blast l’a refusé, comment vivez vous cette situation ?

Christofer Johnsson : Effectivement j’ai auto produit l’album… En fait Nuclear Blast est une société de production Allemande, et cet album est en français. Ce refus n’est pas forcément une vraie surprise (ndlr : vu le discours fait en fin de concert à Paris au Bataclan, on sent bien que Christofer Johnsson est en mode diplomate ici). Si on imagine que Rammstein au moment où ils n’avaient pas le succès d’aujourd’hui, avait proposé une démo à un producteur français, ils auraient plus que probablement été refusés, et maintenant on sait où ils en sont.

Actumusic : Et par rapport aux droits sur les chansons ?

Christofer Johnsson : A oui, c’est aussi un problème, en Europe il y a tant de législation, et là il y avait ces vieux de 90 ans (ndlr : les ayants droits) qui ne comprennent pas la musique et qui voulaient récupérer de l'argent sans avoir d’autres talents que de savoir payer des avocats… Alors le disque n’est sorti qu’aux USA où la législation est plus libre et permet l’expression du talent. Chacun des albums que vous trouvez en France, et en Europe, est un "US Import" donc…

Actumusic : Et quel est le feedback des français sur cet album ?

Christofer Johnsson : A peu près 50 – 50. En même temps c’est toujours pareil. A chaque album que Therion a sorti, il y a des gens pour penser que les disques seront sold-out dès la sortie ou alors que nous nous sommes complétement perdus. Si on s’en réfère au net, tous les albums que nous avons sortis depuis 1990 auraient du faire un bide… Même « Secret of the Runes » a mis un temps incroyable avant d’être compris et accepté.. et maintenant c’est un classique. Je pense vraiment qu’il faut du temps, et que les Fleurs du Mal deviendra un album culte.

Actumusic : Parlons de vos performances live, beaucoup pensent que vos shows sont une sorte de cérémonie ésotérique, qu’en est-il ?

Christofer Johnsson : C’est du spectacle... ce sont des concerts de musique live, du divertissement, rien de plus. Les gens doivent prendre la musique, et surtout la musique live, pour ce qu’elle est : une expression artistique. Il ne faut pas y chercher je ne sais quelle signification. Cela n’a pas de sens. Enfin si certains pensent des trucs bizarres et qu’ils le disent ou l’écrivent dans la presse et que, du coup, ça nous fait vendre quelques disques, je n’ai pas de problème (rire)

Actumusic : alors vous n’avez jamais essayé d’invoquer Charles Baudelaire sur scène (rire) ?

Christofer Johnsson : Ah non, et d’ailleurs je pense que qu’il devait sentir extrêmement mauvais et qu'il était une personne absolument antisociale... pas vraiment sympa de passer du temps avec son fantôme sur scène donc. En même temps vivant ou mort ça ne fait pas différence, il était déjà un peu comme un mort vivant du temps où il était en vie : syphilis, addiction à l’opium, junkie, alcoolique… les gens doivent comprendre qu’on peut aimer l’art sans pour autant que l'artiste soit quelqu’un de bien. « Never meet your heroes ! » comme on dit souvent dans le métal.

Actumusic : Vous connaissez donc un peu qui il était ?

Christofer Johnsson : Pas qu’un peu... On m’a demandé dernièrement ce que je pensais que Baudelaire ferait aujourd’hui ? et bien je pense qu’il serait dans le quartier le plus pourri de Paris en train de baiser des prostituées bon marché, en buvant le beuvrage le plus immonde, le tout dans un taudis insalubre. Pas l’image qu’on veut en donner dans les milieux bien pensant hein ? Et pourtant, de son vivant il était déjà très décadent et très impopulaire. Il était complétement fou. Il ne serait pas un métalleux, il serait une sorte de punk qui sniffe de la colle, baise des filles aux cheveux verts. Il prendrait des drogues bon marché et écrirait de la poésie punk cheap. Enfin ce n’est que mon avis. [un ange (dark) passe] Ou alors il serait cheminot, en fait vous savez quoi ? Personne ne sait et moi non plus.

Actumusic : Autre sujet, j’ai lu qu'il y avait un projet de faire un jeu de plateau dans le monde de Therion, où ça en est ?

Christofer Johnsson : C’est live ! Cela s’appelle 011 et vous pouvez le trouver dans n’importe quelle bonne boutique de jeux. Je ne suis pas un gamer moi même – sauf des jeux auxquels je peux jouer avec mon fils de 5 ans - mais il m’a été retourné que c’est un très bon jeu dans lequel l’ambiance ésotérique de Therion est très bien retranscrite. Et puis on est le premier groupe depuis Kiss dans les années 70 à avoir son propre jeu de plateau, c’est pas cool ça ?

Actumusic : Ah si, c’est effectivement super. On ne verrait pas cela en France à l’heure actuelle où la musique métal n’est pas vraiment populaire. Comment expliquez vous qu’il y ait tant de bons groupes de métal Suédois, on pourrait s’en inspirer pour la France ?

Christofer Johnsson : Une des raisons, c’est que l’état est très généreux au niveau des équipements. Prenez un collège lambda, et bien généralement on y trouve des instruments et les enfants peuvent donc s’essayer à la musique et découvrir très tôt si ils ont un talent pour ça. La Suède est aussi un pays très riche dans le sens ou nous n’avons quasiment qu’une population de classe intermédiaire, très peu de très riches, très peu de pauvres, tout le monde ou presque possède donc les moyens d’acheter un instrument à son enfant pour le lancer. En Suède, si on a un talent pour la musique, on s’en rend donc compte à 15 ans, et pas entre 20-25 ans comme ailleurs où pour s’acheter un instrument il faut d’abord avoir un job. Et à 15 ans on a du temps, et donc la possibilité de faire mûrir ses rêves et de développer son talent.

Actumusic : et quels sont vos 3 groupes Suédois préférés ?

Christofer Johnsson : Opeth, Candlemass, Bathory

Actumusic : pas Sabaton ?

Christofer Johnsson : Oh j’ai un grand respect pour eux, mais ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Ils ont très bien compris comment le monde du rock fonctionnait et se débrouillent très bien là dedans, je suis vraiment content qu’ils aient le succès qu’ils rencontrent aujourd’hui. Snowy Shaw qui a chanté dans Therion est leur batteur d’ailleurs

Actumusic : Un chanteur devient batteur, c’est assez inattendu non ?

Christofer Johnsson : Oui, mais pas dans ce cas... il était batteur à l’origine. Il avait déjà joué pour King Diamond - époque Mercyful fate - avant de rejoindre Therion

Actumusic : Et Ghost ? Ils deviennent très populaires ici

Christofer Johnsson : J’aime beaucoup leur premier album, je pense qu’ils sont vraiment très bons – je n’ai pas vraiment encore pris le temps de rentrer dans leur second opus. Mais leur image est aussi excellente, c’est très dur de créer une nouvelle ambiance, tout a été déjà fait ou presque. Mais un pape satanique, personne n’y avait pensé. En plus ce sont d’excellents musiciens, ils méritent leur succès.

Actumusic : Merci d’avoir pris le temps pour cette longue interview, à bientôt et bon show !

Christofer Johnsson : Oui c’est l’heure, il faut que j’aille m’échauffer, on monte sur scène dans 15 minutes !


Propos recueillis par Ludo



Photo
© Corentin Charbonnier - Throne of Thanatos
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