Interview Paul Personne - 26/05/11

Par Scred | le 30/05/2011 | Les autres articles sur le Blues

Joue la comme Personne
Le mec me regarde gentiment avec ses yeux plus bleus qu’un verre de curaçao… Sacré regard que celui de Paul Personne, doux et vif, de la même couleur que la musique qu’il défend depuis plus de quarante ans avec une nonchalance propre à ceux qui vivent leur vie comme un long bœuf ininterrompu. Absolument pas blasé par la promo intensive à laquelle il se soumet de bonne grâce, il nous faut à peut près trente secondes, le temps de lui allumer sa clope, pour sympathiser et discuter comme le feraient deux potes… Magie de l’instant, le vieux briscard du blues s’extasie devant le micro de l’iPhone du jeune journaliste, achevant de détendre l’atmosphère… Rêve sidéral d’une interview idéale.
Interview Paul Personne - 26/05/11 Actumusic : Peux-tu nous parler du concept de « A l’Ouest » qui est un double album sans en être vraiment un ?

Paul Personne : Disons qu’au départ j’avais plein de titres, environ quatre vingt chanson et ça partait un peu dans tous les sens… Du coup j’ai commencé à faire des familles de sons, il y avait des trucs un peu West Coast, d’autres plus bluesy, histoire de voir où je pouvais aller avec tout ça. Le truc c’est que je ne savais pas encore avec qui, où enregistrer, tu vois ? Et puis j’ai pensé à mes potes du groupe « A l’Ouest »…

A : Qui viennent d’où d’ailleurs ?

P.P : En fait ils habitent à côté de chez moi, au Perche (en Normandie, ndlr) ! Ils ont monté un groupe de rock blues comme j’aime et je les connais depuis un moment, ils ont déjà fait des premières parties pour moi, je les avais pris au Bataclan et pour des concerts en province, tout ça, à La Cigale aussi on avait fait les cons… On se voyait de temps en temps, pour taper des bœufs sur des covers. Et puis j’avais mes chansons, là, sur un quatre pistes alors un jour je leur ai dit que ça pourrait être sympa, plutôt que de jammer sur des covers, de voir ce que ça donnerait de jouer sur mes chansons à moi… C’est parti comme ça et là j’ai trouvé un vent de fraîcheur vachement sympa, parce qu’ils ont tous même pas la trentaine, ils ont dans le même état d’esprit musical que moi et on se retrouvait à deux guitares, basse, batterie, formation classique du rock n’ roll de base quoi, pas de clavier pour venir prendre toutes les fréquences, et on était parti ! J’ai découvert un studio à côté de chez moi, je ne savais même pas que ce studio existait, du coup ça tombait bien…

A : « Le Hameau », un studio assez prisé en ce moment, il faut le dire…

PP : Ben ouais, Izia est venue enregistrer là, Camille aussi… J’ai vu Serguei, le taulier du studio à ce moment là, j’ai pris trois jours pour commencer et puis c’était positif, on a enregistré cinq titres d’affilée et c’était sympa. Alors du coup, dès que le studio avait des moments de libre je reprenais trois jours par-ci, quatre jours par là ce qui fait qu’en très peu de temps, vu qu’on enregistrait live, j’ai pu mettre les bases des morceaux en boîte… Ensuite on a pu travailler chez les mecs d’ « A l’Ouest » qui ont un ordi, Nico le bassiste est aussi ingé son, on a fini ça un peu à la maison en refaisant quelques trucs parce que je voulais garder la spontanéité et puis voilà. Le bébé a pris forme comme ça mais il était un peu long, d’où l’idée de le couper en deux…

A : Comment as-tu choisi les titres qui figurent sur cette « Face A » et ceux qui seront sur la « Face B » qui sortira en septembre ?

P.P : J’ai essayé d’équilibrer en fonction de ce qui allait arriver en fait, je voulais pas trop mettre les mêmes choses, les mêmes thèmes sur tel ou tel album… J’aurais pu en faire un plus électrique et l’autre plus acoustique mais ça je l’avais déjà fait en 2003 avec « Coup d’Blues » et « Demain il fera beau », donc je me suis dit qu’il fallait que je considère que c’était les deux faces d’un même album, il n’y en a pas un qui va être plus comme-ci et l’autre plus comme ça.

A: L’ambiance générale est vraiment sixties en tous cas, il y a un morceau comme « Dancin’ » qui sonne carrément « When the music’s over » des Doors, « Qui t’aime vraiment » aurait pu figurer sur un « Tommy » à la française des Who, est-ce qu’elles sont conscientes ces influences et surtout, tu écoutais quoi pendant l’enregistrement ?

P.P : Ben pendant l’enregistrement j’écoutais rien ! J’étais concentré sur mes trucs, fallait que j’écrive les paroles, tout ça… Mais pendant l’écriture, bon, je venais de finir ma tournée avec Hubert Félix Thiéfaine après l’album « Amicalement Blues », j’étais un peu en gestation, et c’est vrai que je me suis mis à écouter vachement de musique sixties, californienne, à fond la caisse, j’ai redécouvert tous les groupes comme Moby Grape, Jefferson Airplane, le Grateful Dead, et puis j’ai toujours été fan de ça… On m’a collé cette étiquette blues sur le front, et c’est vrai que c'est pas pour rien que j’ai écouté pendant des années des mecs comme Peter Green, Eric Clapton, John Mayall, Jimi Hendrix, tous des professeurs géniaux, mais j’avais jamais vraiment enregistré d’album de pur blues. J’ai toujours fait des ballades, des trucs acoustiques, je me suis jamais caché d’être fan de Crosy, Stills, Nash & Young, toutes ces ambiances mineures m’ont énormément influencé… J’ai toujours dit que j’aurais voulu vivre cette période là et aller vivre là-bas du coté de Laurel Canyon tu vois…

A : Cette période, tu l’as un peu vécue en France tout de même…

P.P : Ouais mais c’était pas pareil ! (rires) J’avais essayé de me faire mon rêve américain dans la campagne toulousaine avec un vieille ferme retapée en haut d’une colline mais bon, je savais que c’était là bas que ça se passait et j’avais pas les moyens d’y aller. Mais les expériences un peu beat, freaks et hippies, j’ai donné un peu tu vois ? Alors dans cette période d’écriture des chansons, j’ai réécouté toute cette musique que j’écoutais quand j’avais 18 ans et j’ai redécouvert plein de choses, mêmes des groupes californiens que je connaissais pas, dont j’avais juste entendu parler et j’ai été frappé par cette liberté de création qui existait à cette époque. Les mecs se prenaient pas la tête pour savoir si il fallait écrire un single, passer à la radio tout ça… Quand on a voulu faire un edit sur le « Light my fire » des Doors contre leur gré, les mecs ont râlé comme des charognards et ça n’a pas empêché la chanson de passer à la radio ! Et moi c’est pareil, j’ai jamais écrit un truc dans l’idée que ça passerait à la radio, pour la maison de disque, je m’en fous un peu ! Et là, bon, on parle de la crise du disque, si j’écoutais les gens il était même plus question d’enregistrer un album, c’était foutu… Pourtant, la tournée que j’ai faite entre 2003 et 2007 m’avait vachement réconforté, ça avait prouvé que même sans passer à la radio, même sans me voir à la télé, je jouais et les gens étaient fidèles et venaient, les salles étaient pleines.

A : C’est vrai que le public du blues est un public assez attaché à ses disques physiques, voire même à ses vinyles, ils n’ont pas le profil pour télécharger illégalement sur internet alors peut-être que tu es un peu plus protégé que d’autres artistes ?

P.P : Ouais c’est vrai… Eux et moi on est restés attaché à l’objet ! Maintenant, d’un clic tu peux avoir la discothèque mondiale alors qu’avant tu commandais un disque ou tu le trouvais, tu le regardais, tu les désossais, tu faisais gaffe à qui avait joué dessus, qui avait produit, qui était le bassiste, le batteur, où ça avait été enregistré, tu regardais les photos, c’était un objet vachement important et je pense qu’une partie du public qui m’aime bien a encore ce genre de réflexe…

A : D’ailleurs, en parlant de numérique, je voulais me réécouter l’autre jour en préparant cette interview un vieil album de toi qui s’appelait « Rêve sidéral d’un naïf idéal », un truc que j’avais sur cassette à l’époque et comme je n’ai plus de lecteur cassette à la maison, j’ai essayé de le trouver sur iTunes or il n’y est pas alors qu’on peut trouver l’essentiel de ta discographie… Comment ça se fait ?

P.P : Ah ben merde ! Je sais pas, pourtant c’est un de mes albums préférés, il est arrivé juste après « Comme à la maison » que j’avais fait tout seul, et que j’ai toujours considéré comme une maquette… Je l’avais enregistré comme ça, pour montrer aux musiciens comment devait sonner ma démo et le directeur artistique de Polydor m’avait dit « Non Paul, c’est comme ça que tu dois le sortir » ! Tout le monde trouvait beaucoup de charme à ce disque même si il sonnait amateur et d’ailleurs, ça a été mon premier disque d’or, comme quoi hein ? Et c’est vrai que « Rêve Sidéral… », j’étais super content de ce disque surtout parce que Ian Taylor était venu le mixer… Il venait de faire « Still got the Blues » de Gary Moore, je l’avais rencontré sur les séances d’Eddy Mitchell pour « Rio Grande », et on avait sympathisé. Il m’a fait un son d’enfer, pour moi c’était des vacances quoi, et donc ça me surprend ce que tu dis parce que c’est vraiment un disque fondamental pour moi. C’est Universal qui l’a alors c’est à eux de faire quelque chose !

A : Sur « A l’Ouest », on trouve également un titre dédié à Calvin Russel, « To a friend », quel souvenir gardes-tu de Calvin ?

P.P : Que des bons trucs bien sûr… Je l’avais rencontré au Bataclan, il jouait avec Bill Deraime je crois et à un moment donné, je me suis retrouvé sur scène, c’était sympa. On a tout de suite accroché, il y a tout de suite eu un élan de sympathie entre nous, on se ressemblait sur pas mal d’aspects, un côté nature et simple, personne se la pète tu vois ? Après, on a tapé le bœuf pas mal de fois ensemble, une fois à Bourges j’avais un ampli dans le coffre et une gratte et c’était parti… On se retrouvait souvent comme ça, aux Francofolies où je l’avais invité, à la télé parfois, même en 2007 quand j’ai fait un soir électrique un soir acoustique à La Cigale il a débarqué du Texas exprès, il est resté les deux jours, on a fait « Let the music play », un blues avec Benoît Blueboy, enfin on s’était bien marrés quoi… Là je savais qu’il allait pas très bien mais bon, on espère toujours que le mec va s’en sortir, je sais qu’il a mis le pied dedans grave, avec divers substances pendant pas mal d’années et qu’un jour tu dois le payer mais enfin…on espère toujours que le pote va aller mieux, qu’un bon toubib va passer par là et puis voilà, on apprend le truc. Alors du coup, le morceau pour Calvin ça a été un truc de dernière minute, on a été au studio, j’ai expliqué l’idée aux mecs et puis on a fait ça en deux prises. J’ai un peu travaillé le gimmick de guitare au début, un peu à la Peter Green, mais c’est tout… On a gardé le prise qui avait le plus de ressenti, c’était la plus longue et je l’ai appelée « Blues for Calvin ».

A : J’ai remarqué un truc étrange… A partir du moment où l’on acquiert une certaine culture musicale, on considère presque toujours le blues comme une musique majeure, un truc que tout le monde devrait aimer or cette musique est sous médiatisée et ses acteurs peu connus. Comment expliques-tu cela ?

P.P : Ben c’est une musique de ghetto quoi… C’est une musique de race, un truc qui était interdit au départ, ça se voit même dans les danses, c’était toujours très sexuel, très évocateur d’autant plus qu’ils n’avaient pas le droit de danser ensemble à l’époque. Après, ça s’est popularisé parce que ça a évolué, avec le rythm n’ blues, puis le rock n’ roll quand le tempo s’est accéléré et…

A : Pardon Paul, je me permets de t’interrompre car ce n’était pas le sens de ma question (il était parti pour nous refaire toute l’histoire du blues, sujet passionnant surtout raconté par lui mais l’attaché de presse regarde sa montre, ndlr), je voulais dire en France, comment cela se fait que le blues ne soit pas plus exposé ?

P.P : Je pense qu’il y a un blocage culturel, c’est une musique trop typée… C’est comme la country, ça passe quand c’est Eddy Mitchell qui fait « La dernière séance » avec une pedal steel, mais c’est parce que c’est aussi de la grande variété. Quand c’est trop ricain, ça coince. Il faut qu’il y ait des passeurs, un peu comme Jimi Hendrix qui faisait du blues pour les freaks, ou les Cream, la musique doit être réinterprétée quoi… Mais le blues pur c’est pas pareil. J’en avais parlé avec Luther Allison qui me proposait de venir jouer aux Etats-Unis et moi je lui disais « tu plaisantes, ils vont me rire au nez » et lui me répondait « rappelle toi des Stones ». Les Stones, c’est des anglais qui ont puisé dans le blues américain et qui l’ont joué à leur manière et c’est devenu des stars ! Luther, lui, se considérait comme un noir de plus qui jouait du blues de Chicago… Il y toujours eu ça. Le blues à l’état pur ne peut pas devenir populaire même s’il touche la sensibilité de plein de gens, ça reste une musique élitiste.

A : Puisque tu en parles, as-tu déjà pensé à enregistrer un album en anglais pour aller blueser dans la langue sur place ?

P.P : Dans les années 70 avec mes premiers groupes Backstage et le Bracos Band, je chantais en anglais parce que l’idée c’était d’aller jouer à l’étranger, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre et puis peut être aller bourlinguer aux States mais ça se faisait pas et puis au final je me retrouvais à chanter en anglais devant des français qui parlaient la même langue que moi, le genre bon, maintenant on va vous chanter une chanson qui s’appelle « What’s wrong baby » tu vois ? C’était un peu bizarre ! Alors un album… C’est se mettre en compétition avec tous les autres ! Clapton l’a tellement bien fait avec « From the Cradle », un disque que de covers de blues mais c’est facile pour lui ! Moi je n’aurais pas le même accent, pas le même feeling… On m’en parle souvent de ça, de faire un pur album de blues avec des reprises, mais alors de quelle manière ? Avec un big band, tout seul ? Ce serait une récréation de toutes façon, un truc pour les fans…

A : Parlons un peu matos… Est-ce que tu es du genre collectionneur qui change de gratte entre chaque morceau en studio ou bien est-ce que tu as toujours une vielle guitare qui te suit partout depuis des années et qui a son petit nom ?

P.P : Il y a une époque où je n’avais pas trop le choix, j’ai revendu pas mal de guitares pour payer mon loyer, pour bouffer même… Et puis ça s’est stabilisé alors j’ai eu une gratte, une Stratocaster série L qu’un pote m’avait filée, et que j’ai toujours d’ailleurs. Et puis vers 1979, j’ai eu besoin d’une deuxième gratte parce que dès que je pétais une corde sur scène c’était l’enfer, alors mon éditeur de l’époque m’a donné une avance pour que je me trouve une guitare, et j’avais vraiment envie d’une Gibson. J’ai donc trouvé une super 340 et depuis, j’ai complètement viré Gibson ! La Les Paul est arrivée à la fin des année 80 parce que jusque là, je l’aimais pas trop cette guitare, je la trouvais lourde, pas pratique, je savais pas comment la prendre même si j’adorais le son… et depuis je peux plus m’en passer ! J’en ai d’autres hein, une SG, une Telecaster, j’ai eu une période Gretsch avec une 6120 extra mais je reviens toujours à la Les Paul. Mais pourtant, je ne me considère pas comme un collectionneur, chacune de mes guitares a eu une incidence à un moment de ma vie, parce que je cherchais un certain son et que j’avais les moyens de m’offrir ces guitares… Mon idée, ce n’est pas d’en avoir plein la cave, je me suis servi de toutes ! Elles ont toutes traversé des moments de vie.

A : Du coup, comment fait-on pour sonner comme Personne à la maison ?

P.P : Heuuu… (rires) Ben ça vient aussi un peu des doigts tu sais ! Cela m’arrive de passer ma guitare et mon ampli à un autre guitariste pour voir comment je sonne dans la salle, et ça ne sonne jamais pareil ! Sinon, à la maison, ça tourne autour d’une vieille Les Paul ou d’une bonne reissue, branchée dans un Marshall, un Vox ou un Fender avec une Wah-Wah et puis basta… Pas de pédalier d’effets à rallonge, quand je veux de la saturation, je pousse le bouton de volume à fond, à l’ancienne ! Ah si, peut-être, quelques vieux effets seventies, un phasing ou un fuzz mais sur scène, je préfère la simplicité. C’est déjà chaud de se concentrer sur les paroles, de regarder les autres mecs, tout çs, j’ai pas envie de jouer la danseuse sur un pédalier !

A : Merci beaucoup Paul, rendez-vous à l’Olympia le 30 juin prochain !
    Dîtes nous si vous avez aimé cet article.