Interview Juliette Lewis - 23/05/2010

Par Scred | le 26/05/2010 | Les autres articles sur le Rock

Hard Talkin' Woman
C'est dans "l'atelier" du Mama Shelter (l'hôtel parisien revu et corrigé par Philippe Starck) que j'attends patiemment l'arrivée de Juliette Lewis. Une équipe de tournage mandatée par un célèbre opérateur téléphonique me tient compagnie en pestant sur le travail dominical, visiblement insensible à la qualité de la rencontre qu'il s'apprêtent à faire...
Interview Juliette Lewis - 23/05/2010 Je me marre intérieurement en repassant dans ma tête les images du concert de la veille, la chaleur de la salle qui vous trempait jusqu'aux os dès la moitié de la première chanson, une chaleur à la mesure du brasier qui coule dans les veines de la chanteuse. Elle arrive enfin, détendue et souriante, habillée comme une lycéenne et à peine maquillée, aussi simple et directe que l'est sa musique, vraie quoi... Silence sur le plateau, moteur, ACTION !

Actumusic : Bonjour Juliette! Tu es venue donner un concert à l’Alhambra il y a à peine six mois et te voilà déjà de retour pour une série de quatre concerts à la Flèche d’Or, comment cela s’est-il décidé et as-tu un lien particulier avec Paris?

Juliette Lewis : En fait j’aimerais bien avoir un lien encore plus fort avec cette ville ! Normalement lorsque je suis en tournée, je ne reste qu’un soir dans une ville et cette fois-ci mon label Roadrunner a pensé que cela pourrait être une bonne idée de rester plusieurs jours, ce qui était en effet une bonne idée ! C’est une expérience que j’ai très envie de tenter à nouveau dans d’autres villes que j’adore en Allemagne, en Espagne ou en Angleterre car là, c’était la première fois ! Lorsque l’on fait ce genre de chose, on ne sait jamais à l’avance si le public va vous suivre chaque soir…

A : C’était le cas !

J.L : Oui en effet ! La salle était pleine à chaque fois ! C’est une petite salle d’environ 400 places et le public a rendu le concert plus excitant soir après soir en répondant présent et en partageant leur chaleur avec nous… C’était comme une séance de bikram yoga version rock n’ roll, il faisait tellement chaud !

A : Voir Juliette Lewis en concert est une expérience très physique, pleine de sueur et d’énergie, le genre d’expérience que l’on aimerait bien ramener chez soi après le show. Y’a-t-il un album live ou un DVD de prévu pour cette tournée ?

J.L : Oui, j’ai vraiment envie de sortir un DVD live de ces concerts mais c’est très difficile parce que cela coûte beaucoup d'argent pour le faire correctement et crois-le ou pas, je ne suis qu’une petite artiste indépendante ! De plus, lorsque l’on enregistre un concert dans cette optique, on espère toujours que ce sera LE concert. Nous avons tenté le coup en Angleterre récemment, les images étaient assez réussies mais j’étais malade ce jour-là, j’avais dormi trois heures, j’étais complètement jet-laggée et du coup le résultat ne me satisfaisait pas. Cela me rend dingue parce qu’il se passe un vrai truc avec ce groupe et que je tiens vraiment à ce projet… Depuis « Terra Incognita », ma musique a pris une autre dimension, ce n’est plus le rock à guitares basique des Licks, cela se rapproche plus de mon idée de la musique en général.

A : Tout est dans le titre d’ailleurs, « Terra Incognita » veut dire littéralement « terre inconnue », est-ce cela que tu fais, explorer des terres musicales inconnues pour toi jusqu’à aujourd’hui ?

J.L : Exactement ! A la seconde où je me sens trop confortablement installée dans ce que je fais je ne me sens pas bien, je m’ennuie très vite ! J’ai besoin de me fixer des challenges, tout comme avec mes rôles au cinéma. Ce qu’il y a, c’est qu’au cinéma je ne contrôle pas grand-chose, c’est le boulot du réalisateur ou du scénariste alors que pour ma musique, tout repose sur moi, personne ne va me donner de coups de pied aux fesses pour que les choses avancent ! Pour le nouvel album, je me suis remis à composer au piano alors que je n’avais pas touché à cet instrument depuis mes 9 ans ! Il y a un sentiment de fragilité, de vulnérabilité qui s’exprime lorsque l’on chante une chanson au piano que je n’avais pas ressentie depuis longtemps et qui m’a permis d’aller autre part… Et puis j’avais envie d’entendre les guitares d’une autre manière, ce qui a été possible grâce à mon ami Chris Watson qui joue dans le groupe ainsi qu’Omar Rodriguez Lopez qui est un des seuls guitaristes actuels à explorer des sonorités nouvelles et complètement dingues !

A : Est-ce toi qui a été chercher Omar Rodriguez Lopez pour ce disque ou est-ce lui qui voulait travailler avec toi ?

J.L : On s’est rencontrés au festival rock Fuji au Japon et je savais que c’était un mec à part…

A : Ce gars parle aux esprits tout de même !

J.L : (rires) Oui en effet ! Il compose des rythmes étranges et incohérents, c’est les dieux qui l’inspirent ! Je savais qu’il était un génie musical et j’étais très intimidée à l’idée de le contacter mais mon manager m’a convaincue de le faire et il a accepté immédiatement. Je savais que j’avais besoin d’un producteur très particulier pour ce disque, car la plupart des autres producteurs m’avaient collé une étiquette de rockeuse à guitares et n’allaient pas m’aider à sortir l’album que je voulais. Omar m’a aidée à décoller cette étiquette, à matérialiser ma vision musicale. J’ai toujours eu besoin d’un intermédiaire pour exprimer ma musique et il a joué ce rôle à la perfection. Il a compris mon langage car nous parlons musique de la même façon, d’une manière très cinématographique, par images. Si je lui disais que je voulais plus d’espace à tel endroit, des étoiles scintillantes à tel autre ou que l’on sente le danger dans le lointain pendant un morceau, il arrivait à le concrétiser. Par exemple, sur « Romeo », il est parvenu à interpréter les paroles de la chanson et à recréer un rayon de lune avec sa guitare, c’était génial !

A : Ton premier enregistrement se trouve sur la bande originale du film « Tueurs Nés », aux côtés d’autres titres que l’on associe à ton personnage, comme « Rock n’ roll nigger » de Patti Smith ou encore « Shitlist » de L7. Je dis cela parce qu’il y a quelques temps, tu avais lancé un concours sur internet pour que tes fans choisissent une reprise à jouer sur scène et ces titres revenaient souvent dans les réponses… Quelle chanson avait gagné le concours à l’époque ?

J.L : Aucune en particulier en fait ! C’est quelque chose que je fais de temps en temps pour impliquer mon public dans mon travail… Il y a eu des millions de réponses, c’était impossible de choisir !

A : Pas même le « No Fun » de The Stooges ou le « Waiting for the man » du Velvet Underground que tu as joué sur scène cette semaine ?

J.L : Non, même pas ! « No Fun » est une chanson que j’avais envie de reprendre depuis très longtemps, tout comme « Waiting for the man ». Ce sont des chansons très simples, avec un riff qui ne change pas, contrairement à pas mal de mes propres chansons et j’aime le groove qu’elles véhiculent. C’est cette simplicité que j’aime chez Iggy pop ou Lou Reed, il n’y a qu’un riff qui met tout le monde d’accord, ce sont des hymnes de ralliement, ils rassemblent les gens.

A : En parlant des fans, tu es très active sur des sites internet comme Myspace ou Facebook, cela t’arrive-t-il de répondre personnellement à certains messages ?

J.L : Je n’ai pas le temps ! Je me sers d’internet pour partager des informations, des nouvelles chansons, des trucs marrants aussi comme des vidéos ou des photos mais je ne m’y implique pas comme certains s’immergent dans des jeux vidéo par exemple… Pour moi, c’est avant tout un lien direct avec mon public, une manière d’anticiper ce qui se passe en live. C’est pour cela que j’ai commencé une carrière dans la musique, interagir avec les gens, se retrouver ensemble et partager un moment particulier, cela remonte à la nuit des temps ! C’est une expérience presque mystique, une sorte de communion… Je sais que lorsque je vois un groupe en live et que cet échange d’énergie intervient, cela me donne la pêche pour une semaine au moins !

A : C’est vrai qu’il y a beaucoup d’échange entre toi et le public…

J.L : Bien sûr ! J’aime donner de l’émotion et en retour le public m’en offre autant ! C’est quelque chose que je n’aurai pas le temps de construire par internet, cela se passe en vrai ! Pour moi, l’utilisation d’internet doit avoir un but artistique précis et je suis très reconnaissante envers mon frère Lightfield qui m’aide à gérer tout ça… Grâce à internet, j’ai pu rencontrer d’autres artistes, des photographes, faire venir des gens à mes concerts, c’est vraiment comme cela que je m’en sers.

A : Tu parlais de Lightfield (ndlr : Lightfield Lewis, le frère de Juliette) qui a réalisé le clip de « Uh Huh », est-ce qu’il y aura d’autres collaborations artistiques entre vous ? J’avoue être un grand fan de son projet « Lightfield’s home video »…

J.L : (rires) Ah il faut que tu lui dises alors ! C’est mon frère et donc j’ai des rapports très personnels avec lui, ce n’est pas évident d’en parler ! Il n’a toujours pas fini ce film d’ailleurs…

A : C’est un peu l’idée, c’est un « work in progress » !

J.L : Il va bien falloir qu’il le finisse un jour tout de même ! C’est un artiste visuel très brillant et un excellent réalisateur en tous cas… On a enfin pu travailler ensemble sur le clip de « Uh Huh », c’est une chanson qu’il aimait beaucoup, la seule vraie chanson pop de mon album avec un refrain assez accrocheur et il voulait vraiment faire de ce clip quelque chose de spécial. Pour répondre à ta question, nous travaillons actuellement sur un nouveau clip pour le titre « Terra Incognita »… J’aime énormément travailler avec lui parce que je lui fais entièrement confiance et je le laisse tout gérer !

A : A propos de « Uh Huh », tu plaisantes souvent sur scène en parlant du garçon qui t’a inspiré la chanson… Il est au courant ?

J.L : Oui, il est au courant ! Et ça le fait bien marrer ! Il ne s’est rien passé entre nous mais cela a donné une jolie histoire à chanter… Parfois on est inspiré par une situation et on l’embellit pour écrire une chanson, mais cela n’a jamais été une véritable histoire d’amour. Il est d’ailleurs venu au concert une fois, à sa place je me sentirai flatté tu ne crois pas ?

A : Lorsque tu as commencé cette carrière de chanteuse de rock n’ roll, étais-ce quelque chose de planifié depuis le début, avant même ta carrière d’actrice ?

J.L : Je pense que lorsqu’on a plusieurs passions dans la vie, n’en accomplir qu’une seule fait de vous quelqu’un d’à moitié complet… Par contre, je ne fais passer aucune de mes activités avant l’autre ! Je continue à tourner des films, j’ai besoin de travailler avec des réalisateurs, de faire ce métier d’actrice tout en faisant des tournées avec mon groupe. La musique est plus personnelle cependant, cela suppose que je devienne un leader, c’est quelque chose qui m’intimidait au départ mais au moment de fêter mes 30 ans j’ai eu comme une épiphanie, je me suis dit « Juliette, tu ne fais pas tout ce que tu as envie de faire, tu n’es pas aussi courageuse que tu devrais l’être ! ». pour tout dire, je devenais un peu complaisante…

A : Mais tu aimes prendre des risques !

J.L : Et comment ! Il le faut sinon où est l’intérêt ? J’ai donc commencé très simplement par trouver des gens avec qui écrire des chansons, tout tournait autour des chansons au départ, des morceaux très simples et directs comme « Shelter your needs », « 20 year old lover » ou « Got love to kill » et cela a donné naissance à mon premier E.P. « Like a bolt of lightning »…

A : Ces chansons très directes étaient la marque de fabrique des Licks, comme « So amazing » qui portait bien son nom d’ailleurs… Tu ne la joue plus sur scène ?

J.L : (rires) Ah oui, celle-là ! Pour moi, cette chanson représente Todd, Todd Morse qui était le guitariste et l’âme des Licks avec moi-même, elle symbolise vraiment notre collaboration… Beaucoup de gens sont passés par ce groupe mais Todd était vraiment le cœur des Licks et il l’a été pendant cinq ans… Cette chanson ressemble tellement à Todd, une sorte de punk rock à l’ancienne, c’est vraiment lui ce genre de riffs, c’est ce qu’il faisait déjà avec son ancien groupe H2O ! « So amazing » a été notre première chanson écrite en tournée, car on ne s’arrête jamais de composer même pendant ces moments-là, on ne le doit pas d’ailleurs ! Une fois que l’on a creusé pour trouver un trésor, il faut continuer pour en trouver d’autres ! C’était comme si j’avais eu soif de cette vie depuis si longtemps que je n’en avais jamais assez, le genre de soif qui ne s’apaise pas… et c’est toujours comme ça aujourd’hui !

A: Merci pour tout Juliette !

J.L: Merci à toi...


Interview et traduction: scRed
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