Interview Joe Bonamassa - 07/06/2010
Actumusic : Bonjour Joe ! Tu as appris à jouer de la guitare très jeune (4 ans ! ndlr) et à l’âge de 11 ans tu faisais déjà la première partie de BB King. Plus tard, tu as partagé la scène avec Eric Clapton en de nombreuses occasions, ce qui est un peu l’équivalent d’une victoire en coupe du monde pour un guitariste de blues, et ce dès le début de ta carrière. Comment as-tu conservé la motivation pour la suite, ce besoin de te fixer de nouveaux challenges ?Joe Bonamassa : Plus que tout le reste, le fait que j’ai pu jouer avec BB King montre que j’ai eu beaucoup de chance, tout comme le fait qu’Eric Clapton ait accepté de venir jouer à mes côtés au Royal Albert Hall… Pour moi, cela ne définit pas ma musique, ni l’envie de faire le meilleur disque possible à chaque fois ou le besoin d’établir un lien avec le public assis dans son fauteuil. C’est ça le véritable challenge, faire vibrer les gens soir après soir. Les honneurs ou les récompenses, c’est juste une ligne dans ta biographie. Mais se connecter avec les gens, les faire revenir au concert et qu’ils y amènent leurs amis, c’est ça le seul enjeu.
A : Tous les ans, de nombreux jeunes musiciens se font connaître dans plein de styles différents…
J.B : De plus en plus jeunes d’ailleurs !
A : … mais une sorte d’attention particulière est réservée aux jeunes guitaristes de blues comme Jonny Lang ou Kenny Wayne Shepherd, parce qu’ils jouent une musique « de vieux » comparée à leur âge. De votre côté, qu’est-ce qui vous a attiré vers le blues au départ ?
J.B : Je pense qu’il y a une différence très nette entre ce que je fais et la musique de Jonny Lang ou Kenny Wayne Shepherd… Kenny et Jonny jouent une musique très ancrée dans la tradition du blues américain, alors que je ne remonte pas aussi loin dans le temps. Ma période de référence est la fin des années 60 à Londres, avec des groupes comme Cream, le Jeff Beck Group, John Mayall & The Bluesbreakers, Mountain ou Free. Ce sont mes influences principales. Bien sûr, j’ai écouté Muddy Waters ou Robert Johnson également, mais cela ne m’a pas éclaté plus que ça. Ce qui se passe, c’est qu’une fois tous les dix ans, des mômes encore plus jeunes que ne l’étaient Jonny, Kenny ou moi vont débarquer et revitaliser le genre, en remettant la Les Paul au goût du jour tout en intégrant à leur musique des éléments modernes comme du hip-hop par exemple. Au final, c’est ce mélange d’ancien et de nouveau qui fait avancer la musique.
A : Tu travailles régulièrement avec des écoles pour passer la flamme du blues aux futures générations, comment est-ce accueilli par les enfants, eux qui sont abreuvés de rap ou de musique électronique depuis leur plus jeune âge ?
J.B : Je vais être honnête avec toi, certains n’en ont strictement rien à foutre !!! Par contre, il y en a d’autres qui rejettent la musique que MTV les forces à ingurgiter à longueur de journée et qui cherchent à aller plus loin. Ces jeunes-là ont bien conscience que les nanas canon qui se succèdent dans les clips ou les rappeurs qui se ressemblent tous ne vont pas durer, au bout d’un an on en parle plus… Les artistes qui sont capables de rester sont ceux qui ont su forger une connexion émotionnelle avec le public. Des mecs comme Coldplay ou Jay-Z qui ont fait un gros hit mais qui ont également de vraies chansons dans leur répertoire donnent envie aux gens de venir les voir en concert. C’est le message que j’essaye de faire passer dans les écoles. Ecoutez des styles de musique différents, du jazz, du rap, du rock, du métal ou du blues, peu importe ! Si vous êtes un rappeur et que vous n’écoutez que du rap, vous serez cloisonné et votre musique le sera aussi. Ce genre de message passe assez bien généralement !
A : Vous ne faites cela qu’aux Etats-Unis ?
J.B : Essentiellement oui, mais j’ai tenté l’expérience en Angleterre et à quelques endroits en Europe aussi ! Mais la plupart du temps, c’est les enfants qui viennent à nous. Ils viennent au concert, on les installe au premier rang et la connexion opère assez bien !
A : Parlons un peu de « Black Rock », votre dernier album… L’ombre de Led Zeppelin flotte sur ce disque, avec votre producteur Kevin Shirley qui est un collaborateur proche de Jimmy Page, et des chansons comme « Blue and evil » ou « Steal your heart away », une chanson de Bobby Parker qui est l’un des guitaristes préférés de Page. Que trouvez-vous de si frais et actuel dans la musique du Zeppelin ?
J.B : Oui, j’ai même un groupe avec Jason, le fils de John Bonham (Black Country ndlr). Ce que j’aime chez Led Zeppelin c’est qu’il n’y a pas de règle dans cette musique. C’est un tel carrefour d’influences entre la musique indienne, le blues, la musique arabe que ça ne peut être qu’excitant à écouter ! On se dit à la première écoute, « comment ont-ils pu oser ! » Et j’adore ça !
A : Où en est l’album de Black Country puisque l’on parle de cela ?
J.B : L’album est terminé ! La masterisation est faite et il est prêt à sortir pour le mois de septembre ! Il faudra que tu parles de ça avec Glenn Hughes (ex- Deep Purple ndlr), c’est lui qui assurera la promo au moment de la sortie du disque… En tous cas nous en sommes très contents, ce sera un excellent album réalisé par une bande de potes qui ont pris du plaisir à l’enregistrer et je pense que cela s’entendra sur le disque !
A : Est-ce que cela te manquait d’être dans un groupe ?
J.B : Non, pas vraiment ! En fait, Black Country est un sacré bon concours de circonstances… Cela faisait longtemps que Glenn et moi voulions travailler ensemble, et là-dessus Jason et Derek Sherinian se sont greffés sur le projet et avant qu’on se rende compte de quoi que ce soit, deux mois plus tard on était en studio !
A : Revenons à « Black Rock »… Il y a pas mal de reprises sur cet album, d’artistes vraiment variés, d’Otis Rush à Léonard Cohen. Comment as-tu choisi ces morceaux ?
J.B : Cela vient de mon besoin de repousser mes limites et les limites du genre à chaque fois… J’écris des chansons mais je ne suis pas très prolifique, je dois l’avouer. Et puis cela rentre dans la tradition des albums de blues de faire des reprises…
A : J’ai lu quelque part que tu écrivais surtout lorsque tu avais eu une rude journée, que des choses tristes t’étaient arrivées mais que tu préférais de loin ne rien écrire et passer une bonne journée…
J.B : (rires) Bah oui ! Comme tout le monde !
A : Pour revenir aux reprises, tu as souvent déclaré que tu étais allergique à cette fascination du passé qu’entretiennent certains bluesmen, ainsi qu’à tous les clichés véhiculés par le blues de manière générale… Comment intègres-tu cela dans le choix des chansons que tu reprends ?
J.B : J’essaye surtout de rester à l’écart de ce qui a déjà été fait des centaines de fois… Tu ne me verras jamais reprendre « Mustang Sally » ou « Sweet home Chicago » sur un album par exemple ! D’autres l’ont fait et c’est bien car cela fait vivre ces chansons mais ce n’est pas mon truc. Je préfère faire sortir le genre de ses limites et ainsi agrandir le public susceptible d’aimer ma musique. Cela ne veut pas dire que je n’aime pas le blues classique, bien au contraire ! J’adore Freddie King, le « King oublié » avec Albert et BB, mais je ne pense pas apporter ma pierre à l’édifice en reprenant ce genre de chansons.
A : « Black Rock » tire son nom du studio où l’album a été enregistré, sur l’île de Santorin en Grèce, pourquoi avoir choisi cet endroit en particulier, si loin des Etats-Unis ?
J.B : On avait besoin de changer d’air, de se libérer l’esprit et l’opportunité s’est présentée à Kevin Shirley d’utiliser ce studio après qu’on lui ait faxé les caractéristiques de l’endroit. Cela nous a tout de suite séduits et on a foncé là-bas !
A : Ton dernier album live a été enregistré au Royal Albert Hall, un endroit très spécial pour toi… Pourquoi pas au Madison Square Garden, puisque tu es New-Yorkais ?
J.B : Pour moi, c’est avant tout un symbole. Certes, c’est un lieu qui a été investi par des musiciens légendaires comme The Beatles, Led Zeppelin ou encore Eric Clapton mais avant tout, pour n’importe quel groupe de blues anglais, faire le Royal Albert Hall signifie que ça y est, tu y es arrivé ! Tu commences par le Marquee et tu finis au Royal Albert Hall, c’est un accomplissement. Cette atmosphère chargée d’histoire influence même ta façon de jouer et le fait qu’Eric Clapton ait accepté mon invitation pour ce concert était très important à mes yeux…
A : Sur l’album « Live from nowhere in particular », on trouve dans le livret une description très détaillée des guitares que tu utilises sur scène, la plupart étant des Gibson Les Paul reissues des années 50. Dans le même temps, tu voues un culte à des guitaristes comme Clapton, Rory Gallagher ou Jeff Beck qui sont célèbres pour leur utilisation de la Fender Stratocaster. Cela t’arrive-t-il de jouer sur Stratocaster ?
J.B : A l’exception de Rory Gallagher, la période que je préfère de tous ces guitaristes est celle où ils jouaient sur Gibson… Les Bluesbreakers jouaient sur Les Paul, les Cream jouaient sur Firebird, SG et Les Paul, tout comme le Jeff Beck Group sur de nombreux albums. Rory Gallagher est pour moi le seul mec capable de faire sonner une Stratocaster comme une Gibson… En ce qui me concerne, je ne jouerai plus jamais sur une Fender de ma vie ! D’abord, parce que quoi que tu fasses sur une Strato, les gens pensent immédiatement « Jimi Hendrix » ou « Stevie Ray Vaughan ». Je ne dis pas que la comparaison n’est pas flatteuse, simplement je n’ai pas envie qu’on pense cela de moi. L’autre raison est que Fender a copié l’une de mes guitares et ne m’a pas consulté pour le faire, ils ont dit que c’était une coïncidence. La même mésaventure est arrivée à mon ami Philip Sayce… C’est un problème d’honnêteté de la part de la marque et cela compte pour moi !
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