Interview Beth Hart - 07/10/11

Par Scred | le 11/10/2011 | Les autres articles sur le Soul

Hart of Gold
I wish they all could be california girls... chantait Brian Wilson avec les Beach Boys et comme il avait raison. En prenant connaissance de l’horaire de ma rencontre avec Beth Hart, la nouvelle égérie de Joe Bonamassa, j’avais légèrement grimacé. 18h00, fin de journée forcément chargée pour la demoiselle en pleine promotion de l’album « Don’t Explain », il y avait de grandes chances qu’elle soit légèrement épuisée et pas forcément loquace… C’était mal connaître la californienne qui me choppe par une aile avec un large sourire en me demandant si je fume et si on ne peut pas se faire une petite cigarette avant de rentrer dans le vif du sujet ! Et quoi de mieux qu’une pause clope pour faire connaissance… Nous parlons de tout et de rien comme de vieux copains, elle peste sur un journaliste qui l’a un peu secouée un peu plus tôt dans la journée, de Slash aussi et elle se marre en apprenant ma mésaventure avec le guitariste au Gibus qui ne m’avait quasiment pas décroché un mot pendant notre interview. « Moi aussi », me dit-elle, « j’avais l’impression qu’il me détestait, il ne disait rien en studio ! Il est juste très timide… » . Beth Hart est comme ça, entière, joyeuse, aimant la vie qui ne lui a pourtant pas toujours fait de cadeaux. Elle en parle d’ailleurs très librement, à la manière californienne, sans le moindre tabou. Et ça fait du bien.
Interview Beth Hart - 07/10/11 Actumusic : Ce disque, « Don’t Explain » a une histoire intéressante. En effet, il est né d’une idée que Joe Bonamassa a eue en écoutant un vieux live de Ike and Tina Turner sur son iPod…

Beth Hart : Oui ! Celui qui figure sur la réédition du « Get yer ya-ya’s out » des Rolling Stones !

A : C’est ça ! Comment t’as-t-il contactée et quelle a été ta réaction ?

B.H : Très simplement. Il m’a appelée en me disant, « hey, ça te dirait de faire un album de reprises soul avec moi ? » et j’ai tout de suite accepté mais tu vois, je suis un peu plus âgée que lui, ça fait un moment que je tourne et je sais par expérience qu’il ne faut pas s’enflammer sur ce genre de projet, ne pas brûler les étapes… J’ai donc commencé à plancher sur une liste de chansons que j’avais envie de reprendre, je savais en tous cas que je voulais chanter du Etta James et du Billie Holliday. Par contre, je ne savais pas ce qu’il avait en tête au départ ! Comme nous sommes chacun sur la route une bonne partie du temps, on a échangé nos listes de chansons par téléphone, il m’a fait découvrir beaucoup de musique que je ne connaissais pas et j’ai commencé à choisir mes préférées. Et ça s’est fait comme cela, pendant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’on se retrouve à Los Angeles pour enregistrer.

A : Vous vous étiez déjà croisé auparavant ?

B.H : Assez brièvement en fait ! Il était venu me voir en concert à Londres et je l’avais vu en Suisse, c’est à ce moment là qu’on s’est vraiment rencontrés pour la première fois. Nous étions fan l’un de l’autre et donc on a un peu discuté… C’est là qu’il m’a dit que cela l’intéresserait de faire quelque chose avec moi. Mais tu sais, quand il m’a appelée pour faire ce disque, je pensais que j’allais faire les chœurs ou un truc comme ça ! Et quand il m’a dit qu’il voulait que je sois la chanteuse principale, je me suis dit que nous allions faire des duos…

A : Alors qu’il n’y a qu’un seul duo, sur « Well Well »…

B.H : Et oui ! Et encore, sa voix n’est même pas mise en avant dans le mix ! Je n’arrivais pas à croire qu’il soit si généreux avec moi, il m’a vraiment offert cet album. J’ai une énorme dette vis à vis de lui, il peut me demander ce qu’il veut, tondre sa pelouse, nourrir son chien quand il est absent, je le ferai ! (rires)

A : Vous avez enregistré cet album en seulement quatre jours, en live, pourquoi étais-ce si important de jouer en direct ? C’était une idée de Kevin Shirley ?

B.H : Absolument ! Quand je suis arrivée, je ne connaissais personne à part Joe et Kevin que j’avais rencontré des années auparavant, donc j’étais un peu en retrait… Et là, Kevin me dit : « Alors, on enregistre quoi aujourd’hui ? » (rires) C’est moi qui choisis, vraiment ? Du coup, nous sommes partis sur « Sinner’s Prayer » et « I’d rather go blind » d’Etta James. Pour celle là, je me suis inspirée d’une version live datant d’un concert de San Francisco (ndlr : « Live from San Francisco » - 1994), j’ai apporté le disque au studio et je l’ai fait écouter aux garçons en leur disant « c’est ça que je veux faire ! » Ce n’était pas une façon très « commerciale » de faire cette chanson mais les arrangements sont tellement puissants que tout le monde a accroché.

A : Quelles étaient les titres que tu tenais absolument à enregistrer ?

B.H : « I’d rather go blind » et « Something’s got a hold on me » d’Etta James, « Ain’t no way » d’Aretha Franklin, « Don’t Explain » de Billie Holliday et « Chocolate Jesus » de Tom Waits… Je suis une immense fan de Tom Waits et pour moi, « Mule Variations » est l’un des meilleurs albums jamais enregistré ! De leur côté, Joe et Kevin sont arrivés avec des chansons géniales comme « For my friends » de Bill Withers… D’ailleurs, je ne savais pas qu’ils allaient la jouer aussi agressive ! Il n’y a pas eu de répétitions, pas de pré production, je suis rentrée dans la cabine pour chanter et le groupe a démarré, boum ! Je pensais la jouer soul tranquille et je me retrouve au milieu d’une explosion de décibels à la Led Zeppelin ! Du coup, j’ai dû instantanément m’adapter et être aussi agressive qu’eux… C’était très malin de la part de Kevin Shirley de faire les choses comme cela, et c’est sûrement pour cela qu’il fait un si bon travail depuis des années. Il ne laisse pas les chanteurs réfléchir à comment ils devraient sonner, on est directement plongé dans le grand bain et cela donne une vraie spontanéité à notre façon de chanter.

A : Et « Your heart is as black as night » de Melody Gardot ?

B.H : Quelle chanson sublime ! Elle fait partie des deuxièmes sessions de l’album, nous avons d’abord enregistré deux jours, puis nous sommes partis chacun de notre côté assurer une série de concert et dans l’intervalle, Kevin m’a fait écouter ce titre, et je suis tombée amoureuse ! Je ne connaissais pas du tout cette fille, Melody Gardot !

A : On a souvent comparé ta voix avec celle de chanteuses comme Janis Joplin ou Tina Turner, à cause de la puissance que tu mets dans ta façon de chanter, même si de mon côté, j’ai plutôt pensé à Joan Osborne ou encore Stevie Vann de Night… Quelle est ton influence principale ?

B.H : Etta james, définitivement ! Rickie Lee Jones, Robert Plant aussi, Billie Holliday également… Il y en a tellement ! Howlin’ Wolf aussi, j’adore sa voix et les géants de la soul comme Aretha Franklin ou Otis Redding bien sûr. Par contre, j’ai découvert Janis Joplin assez tard, lorsque j’avais vingt ans…

A : Ton style a d’ailleurs pas mal évolué au cours du temps, entre « Immortal » qui était très rock n’ roll et « My California », beaucoup plus apaisé et intime. « Don’t explain » est-il ton « coming out » soul ? Tu penses continuer sur cette route ?

B.H : Tu sais ce qu’on dit du pouvoir de l’esprit, lorsqu’on veut très fort quelque chose, on peut parfois le faire arriver dans sa vie… Avant d’enregistrer « My California », j’avais commencé à écrire pour la première fois de ma vie des morceaux très orientés jazz. Mais comme je suis assez limitée dans ce que je sais jouer au piano dans ce style et que j’aime écrire seule, j’avais un peu laissé tomber… Et ce disque qui arrive de nulle part sur un coup de fil de Joe ! C’était un vrai clin d’œil du destin ! Je vais donc persévérer dans cette voie… Mon prochain album sera produit par Kevin Shirley l’année prochaine, on va voir ce qui se passe !

A : De plus, la soul n’a rien d’une musique démodée, Amy Winehouse l’a prouvé !

B.H : Exactement ! Je pense que beaucoup de gens doivent être reconnaissant envers des filles comme Amy, Adele ou Duffy, elles ont vraiment rappelé aux gens combien fantastique cette musique peut être…

A : Comment as-tu ressenti la mort d’Amy Winehouse ?

B.H : C’était horrible… Je l’ai ressentie d’autant plus mal que j’ai perdu ma sœur à cause de la drogue et que j’ai failli suivre la même route qu’elle. J’ai eue une terrible addiction à la drogue et à l’alcool étant plus jeune, avec une période d’anorexie. Lorsque je passais à la télévision à l’époque, les gens appelaient pour demander si j’étais mourante en me voyant si maigre et en mauvais état… Ma grande chance, c’est qu’au plus fort de mon succès, je ne suis pas devenue cette immense star qu’a été Amy Winehouse, ce qui m’a permis de ne pas continuer à en faire à ma tête. Ma maison de disques de l’époque m’a lâchée, et mon mari a prit les choses en main pour me faire désintoxiquer complètement, ce qui m’a sauvé la vie. Alors, quand j’ai vu cette superbe jeune fille avoir un tel succès au même âge, et commencer à devenir ce que j’ai été, si maigre, avec ce visage décharné, j’ai su ce qui allait arriver. Lorsque mon mari m’a appris la nouvelle, j’étais en Norvège et j’ai eu l’impression de perdre ma sœur une seconde fois… C’était comme si j’avais survécu à un accident d’avion où tout le monde avait péri, je ressentais la culpabilité de celle qui s’en est sortie.

A : Bon, changeons de sujet, je ne veux pas te plomber le moral… L’une des chansons de « Don’t Explain » était téléchargeable gratuitement sur votre site web, que penses tu de la dématérialisation de la musique en général ? Est-ce que c’est cool d’acheter de la musique sur internet plutôt que chez son disquaire ?

B.H : Je trouve ça très cool en effet ! C’est la vie, le monde évolue ! Tout ce qui monte doit redescendre et j’aime ça parce que cela nous force à ne pas être trop confortablement installés dans nos vies… Je trouve cela très sain, cela nous oblige à trouver des moyens différents de faire parvenir la musique au public, je ne suis pas de celles qui hurlent à la mort du business de la musique, au contraire ! De plus, cela permet à beaucoup plus de talents de s’exprimer… J’ai le sentiment qu’avant, le talent ne suffisait pas pour percer, il fallait aussi avoir la bonne apparence. Aujourd’hui ce n’est plus le cas ! C’est un changement majeur et ce n’est pas fini à mon avis.

A : Allez vous emmener cet album sur la route avec Joe ?

B.H : J’adorerais bien sûr, mais Joe est vraiment débordé entre sa propre carrière et celle de Black Country Communion mais il a raison sur un point : si l’album est un succès, alors il sera temps de l’envisager. D’ici là, chacun suit sa route avec quelques concerts ponctuels lorsque nous serons dans les mêmes parages l’un et l’autre, sachant que je vais intégrer cet album à mes propres concerts avec mon groupe. Mais il est certain que si j’ai des opportunités pour venir jouer en France, je n’hésiterais pas une seconde ! Joe m’a fait un véritable cadeau avec cet album, il m’a offert l’oreille de son public qui est beaucoup plus nombreux que le mien dans le monde entier et j’espère que ce public aura envie de venir me voir en concert…

A : J’en suis certain ! Merci pour tout Beth et à très vite sur scène !
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