Charles Bradley - "No Time for Dreaming"
Soul Kitchen
Comme disait l’autre, si ce disque était sorti il y a 40 ans, personne n’y aurait prêté attention. Noyée dans la masse des albums magiques des soul brothers and sisters de l’époque, la musique de Charles Bradley aurait fini par atterrir sur quelques obscures compilations ou n’aurait été vénérée que par une poignée d’esthètes du rythm and blues…
Et le plus amusant c’est que cela aurait pu se produire, puisque du haut de ses 63 ans, Charles Bradley était déjà là lorsque les James Brown, Otis Redding et autres Marvin Gaye donnaient naissance à la soul music ! Mais voilà, le destin en avait décidé autrement… Issu d’un quartier extrêmement pauvre de Brooklyn, Bradley a passé presque toute sa vie à exercer son métier de cuisinier, du Maine au Canada en passant par la Californie, en caressant secrètement son rêve de devenir chanteur. Ce n’est qu’à l’âge de 50 ans qu’il commença à concrétiser sa passion, sous le nom de Black Velvet, dans les clubs de New York où il était revenu afin de se rapprocher de sa famille et où il finit par être remarqué par le label Daptone Records, un label spécialisé dans la remise au goût du jour de la soul des sixties et seventies. Ce parcours, il le raconte par le menu (et pour cause) dix ans plus tard dans « Why is it so hard », l’un des douze titres de ce « No Time for Dreaming » parfaitement anachronique qui nous replonge avec délices dans cette musique noire américaine que l’on croyait définitivement gravée dans le vinyle du passé.
Et ce voyage dans le temps commence dès la découverte de la pochette de l’album, un parfait facsimilé des couvertures des disques de l’époque avec les titres apparaissant au recto et non au verso de la pochette. Cela n’a l’air de rien mais ça fait son petit effet ! « The World (is going up in flames) » ouvre le bal est nous colle une petite boule au ventre dès les premières mesures… « Le monde s’enflamme et personne ne veut en être responsable », voilà ce que j’appelle des paroles. Et le reste suit, le son millésimé Stax avec sa reverb caractéristique, la voix flirtant avec celle de James Brown, les chœurs, les cuivres, on nous aurait donc menti, c’est encore possible en 2011 de produire une soul authentique qui ne sente pas le numérique à la Amy Winehouse !
Le fantôme du Godfather of Soul flotte également sur le morceau qui donne son titre à l’album, « No Time for Dreaming », qui évoque également un autre grand nom, j’ai nommé Edwin Starr… C’est d’ailleurs le petit jeu de piste que l’on peut s’amuser à faire en écoutant ce disque, Charles Bradley ayant passé toute sa vie à s’inspirer des autres sans jamais tomber dans la parodie. « Golden Rule » et « I believe in your love » par exemple, nous emmènent sur les terres de Bobby Womack sans le moindre complexe quand « The Telephone Song » rappelle plus précisément le grand Otis Redding.
Et puis après ? Une vie passée dans des cuisines graisseuses avec pour seule compagnie une radio branchée sur la station soul locale, cela vous forge une identité multiple, faite des meilleurs râles de l’un, des soupirs de l’autre, le tout enrobé d’une bonne dose d’authenticité, celle du mec qui a vraiment trimé toute sa vie et qui sait ce que le mot galérer veut réellement dire.
« No Time for Dreaming » raconte un peu tout cela, les injustices et la souffrance sociale (« How Long »), l’amour bien sûr, pilier de cette musique de l’âme (« Lovin’ You, baby », « In You (I found a love) »), et les accidents de la vie (« Heartaches and Pain »). Rien de nouveau sous le soleil en définitive, juste un petit rayon aux couleurs du Rn’B originel que l’on peut apprécier sur scène aujourd’hui puisqu’à la différence des grands noms de la soul, Charles Bradley est bien vivant, lui.
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