« Bruce Springsteen : Une vie américaine » par Marc Dufaud

Par Scred | le 13/12/2010 | Les autres articles sur le Rock

Qui c'est le patron?
A tort ou à raison, je ne suis pas un grand amateur de biographies… Il peut parfois être intéressant de connaître certains détails qui présidèrent à la création d’un album, d’une chanson, l’état d’esprit des artistes au moment de l’enregistrement ou encore quelques anecdotes de studio ou de tournée mais la plupart du temps, rien ne remplace l’expérience de l’écoute. Maintenant, il est vrai que cela dépend aussi des artistes concernés et lorsque l’on aborde un sujet comme Bruce Springsteen, votre serviteur a tôt fait de balancer ses idées reçues aux orties.
« Bruce Springsteen : Une vie américaine » par Marc Dufaud Si l’existentialisme est un humanisme comme disait un mec qui avait tout compris, alors la musique est un atavisme. Dans le panthéon paternel, Bruce Springsteen a toujours tenu une place de choix et mes premiers émois rock n’ roll se manifestèrent dans la pénombre propice d’un certain « Tunnel of Love » vers l’année 1987… Depuis lors, je ne me suis jamais posé de question. Springsteen, c’était une voix, une force, une révolte et une étreinte, c’était l’Amérique dans ce qu’elle a de plus pur et de plus vrai. Un poil caricatural certes, mais personne n’était venu me contredire alors…

Grâce à l’ouvrage de Marc Dufaud, je comprends enfin pourquoi ces images de routes infinies et de bars crasseux tournaient dans ma tête, pourquoi Springsteen me racontait le pays de l’Oncle Sam mieux que tous les Dylan et les Neil Young réunis… En fait, je comprends pourquoi j’aime autant le Boss, comme si on m’avait expliqué pourquoi j’aime ma copine ou le café avec un sucre s’il te plait.

La raison en est simple, Marc Dufaud n’a pas effectué un simple travail d’archiviste, empilant les faits dans un ordre chronologique comme c’est trop souvent le cas dans ce genre d’exercice, mais il s’est au contraire attaché à relier chaque évènement de la vie de Bruce Springsteen au contexte social, politique et historique qui lui correspond. Le résultat ressemble à une plongée vertigineuse dans l’évolution d’un pays entier, véritable pipeline culturel immensément sous-estimé en dehors de ses frontières, vécue au travers du parcours de l’un de ses enfants, un mec normal à la base que rien ne prédestinait à devenir l’une des figures paternelles de sa nation, le gars vers qui tous se tournent pour chercher un peu de réconfort lorsque deux tours jumelles eurent l’idée saugrenue de n’être plus.

On apprend donc plein de choses sur le gamin du New Jersey, son enfance pas évidente, ses rapports avec un père difficile d’accès (qui lui offriront quelques-uns de ses meilleurs titres, de « Factory » à « Independance Day »), ses premiers groupes aux influences hard-rock et l’importance de l’esprit de bande le long du New Jersey Shore, un esprit qui l’accompagnera toute sa vie. C’est l’un des paradoxes de Bruce Springsteen, un authentique solitaire qui ne s’envisage pas autrement que comme un chef de bande, le genre de mec capable de rouler seul des heures la nuit pour finir par se retrouver à taper le bœuf dans un bar paumé pour peu qu’on lui tende une guitare…

Et ces concerts sauvages et improvisés, vous en trouverez une liste exhaustive dans ce livre, avec un souci du détail hallucinant, vous saurez presque quelle marque de bière il buvait ce soir-là et ce qu’il avait mangé avant ! Même chose pour sa discographie car on sait que Springsteen enregistrait toujours beaucoup plus de matériel qu’il n’en utilisait pour ses albums, et bien ne cherchez plus, la liste des morceaux perdus se trouve ici, fruit d’un travail encyclopédique sur des dizaines de bootlegs aujourd’hui quasiment introuvables.

On peut dire que Marc Dufaud a sacrément bien bossé, sans jeu de mot. En parlant de mots, il faut aussi signaler que ceux qu’il a choisis pour parler de Springsteen rendent justice au talent d’écriture du Boss… Des mots objectifs mais des mots d’amour tout de même (et pourquoi pas ?) faisant écho à l’autre grande passion de sa vie, Elvis Presley. Car s’il y a une chose qu’il partage avec Bruce Springsteen, c’est cette fascination pour le King, une fascination que Springsteen a entretenu toute sa vie, de manière plus ou moins consciente, depuis la découverte de la musique au travers de ses premiers disques jusqu’au traumatisme généré par sa disparition. On trouvera donc dans cette biographie des passerelles continuelles entre les deux grands, le roi et le patron. Logique, finalement.

815 pages, c’est long mais c’est en définitive juste ce qu’il fallait pour aborder le sujet de cette manière, de la bonne manière en fait. J’aurais pu vous parler aussi des amours du Boss, du phénomène « Born in the USA » qui fît de l’ombre à Michael Jackson en personne à l’époque, de la genèse de « Streets of Philadelphia », de la bêtise des critiques français qui construisirent un malentendu autour de l’homme sans prendre la peine de traduire (de lire ?) ses paroles, mais ma place est limitée.

Jetez-vous donc sur ce pavé lancé dans la rivière, à lire sous le sapin en se passant l’intégrale de Springsteen en boucle (une seule fois ne suffira pas), ce qui vous permettra de redécouvrir certains albums injustement méconnus par la même occasion ! Indispensable pour les fans comme pour les autres…
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